Comme vous le savez tous, j'ai maintenant un certain âge, pour ne pas dire un âge certain. Or, ma santé est vacillante -elle l'a toujours été hélas ! Mais avec les années, mes ennuis de santé ont pris une tournure inquiétante, pour ne pas dire dramatique. Oh, loin de moi l'idée de m'apitoyer sur mon sort ! Ou pire, de me faire plaindre ! Non, je tiens simplement à vous présenter les choses de façon la plus complète possible. Bref, en un mot comme en cent, je fais de l'arthrite. Maladie de vieux par excellence, n'est-ce pas ? Aussi, m'arrive-t-il parfois de me retirer pendant quelques jours afin de recouvrer des forces. Or, la dernière "crise" dont j'ai été victime a été plus forte que les précédentes. Voilà qui explique mon absence ici même.


Cependant, un malheur n'arrivant jamais seul, notre foyer a perdu un de ses membres. Tom, l'ami de Jerry (nos deux poissons colocataires, pour ceux qui n'auraient pas suivi), a mis fin à ses jours, ainsi que je l'avais, depuis longtemps, prédit. Le drame s'est déroulé dans la nuit de jeudi à vendredi. Encore aujourd'hui, presque une semaine après, j'éprouve beaucoup de difficultés à en parler... Veuillez m'excuser...


Voilà, je me suis mouché et je reprends mes esprits et mon récit. Tom donc, cher Tom, que n'as-tu tenté de nous faire part de ta souffrance ? Je l'ai toujours connu moins fort que Jerry. Cela se voyait physiquement et dès que l'on discutait un tant soit peu avec eux. Alors, à vivre sous le même toit, pensez donc ! Nous avons fini par nous connaître ! J'avais conseillé à Tom, que je sentais sur une pente dangereusement descendante ces derniers temps, d'aller consulter mon psy, le docteur Hiboustein, un médecin formidable, mais las ! Tom pensait que sa "petite déprime passagère" passerait. Puis, Bubulle a augmenté la pression. Comme je vous l'avais expliqué, malgré mes avertissements, menaces, chantages et autres tentatives de le stopper dans son entreprise de harcèlement moral, la petite crapule a continué. Chaque jour un peu plus : et que je bondisse sans crier gare sur l'aquarium, et que je colle mon museau contre la vitre et que je fasse semblant d'essayer d'attraper les poissons qui passe à portée de patte... Mon Dieu, que les enfants sont cruels ! Et les humains qui ont laissé faire ! Ne sont-ils pas aussi coupables ? Oh, certes, ainsi que ma maîtresse me l'a fait remarquer lors de notre longue conversation après l'enterrement, Tom n'avait pas attendu Bubulle pour déprimer. Il avait d'autres soucis, c'est sûr. Ses relations avec Jerry étaient parfois tendues je le sais, et il avait énormément de complexes car il était, à tort, persuadé d'être trop longiligne. Oui, ces satanés complexes sur des soi-disant disgracieusetés physiques peuvent vous conduire à la mort ! C'est pour cela que, malgré mes kilos en trop, je ne cesse, dès que je croise un miroir, de m'admirer. Je fais semblant de ne pas savoir qu'il s'agit de mon propre reflet et je reste ainsi à me  regarder... pendant des heures... Et je finis toujours par m'endormir l'esprit tranquille.


Repose en paix Tom


Estevan